Haut Tonkin

 » Certes, on voit tout de suite que Master Kouki n’a pas coutume de dormir ainsi étendu sur le pavé, à l’ombre de deux caisses de marchandises dans un des points les plus malodorants du port de Saïgon.(…) pourtant cela ne l’empêche pas de dormir de tout son coeur, son casque colonial rabattu sur les yeux, les mains jointes et la bouche entrouverte.(…) Une chaleur torride tombe du ciel de métal blanc. De grosses mouches bleues mènent leur ronde, et leur bourdonnement se mêle au murmure lointain et sourd du grand port indochinois… »

« Ling-Tsaï est mort ! Oh ! Dieu, ils l’ont tué, le cher petit vieux au sourire malin sous son chapeau. Il ne sera plus là, désormais, pour veiller sur Master Kouki, il n’y aura plus sa présence falote, ses yeux vigilants. Ling-Tsaï de conseil réfléchit, l’homme des manoeuvres et des ruses prudentes, Ling-Tsaï  aux mains habiles, son Nguoi bo gia* qui réparait les jouets cassés, jonglait avec les assiettes, et l’avait fait tant fait rire, l’enfant du bungalow de la montagne. La prescience de son abandon, de son horrible solitude envahit kouki.. On a assasiné Ling-Tsaï parce qu’il savait qui était Jack Balafre… et la menace reste là entière, plus lourde encore, plus précise. Elle rôde autour de l’orphelin désarmé.

L’homme aux cent visages, l’homme aux cent crimes. Il est là, proche, il est partout ; c’est lui qui reviendra la nuit, ombre dans l’ombre, maintenant que Ling-Tsaï n’est plus là pour guetter celui qui vient afin de surprendre Master Kouki, afin de lui arracher son secret, afin de tuer à son tour.
Il disparaîtra, lui aussi … Il se sent drésigné. Il n’y aura plus de Master Kouki, de panthère souple et sauvage lancée dans la vie avec son appétit de bonheur et sa gaieté. Ce n’est rien un adolescent de seize
ans qu’on trouve mort, ou qui ne revient jamais lorsque cet enfant n’a personne, même plus un vieux boy annamite pour l’aimer et pour le pleurer… »

« …Sous le pas léger de Kouki, les feuilles tombées des marronniers craquent légèrement. Perdu dans l’or somptueux effeuillage un petit oiseau attardé leur répond deux notes claires, penche la tête, s’ébroue, puis le silence retombe. Arrêté contre la vieille grille rouillée du château, Kouki regarde au loin.
C’est un domaine perdu et comme mort. Une allée droite, bordée de beaux hêtres pourpres et de chênes roussis par l’approche de l’hiver, remonte jusqu’à la maison aux volets clos. L’herbe jaunie pousse contre la grille…. »

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