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La folle histoire d’Hérouville, château pour rock stars (Emmanuel TellierTélérama n° 3315)

Récit | Au début des années 1970, le compositeur Michel Magne accueillait dans son château-studio d’enregistrement le gratin de la pop mondiale : Elton John, David Bowie, Pink Floyd… Vingt-neuf ans après son suicide, le domaine, décrépit, est en vente.

Le 27/07/2013 à 00h00
Emmanuel TellierTélérama n° 3315

 Michel Magne. Derrière lui les dépendances du...
Michel Magne. Derrière lui les dépendances du chateau d’Hérouville. © Henri Tullio

C’est l’histoire d’une lycéenne qui fait du stop à la sortie de Pontoise, à 25 kilomètres de Paris. Elle veut rentrer chez ses parents à Magny-en-Vexin sans attendre le prochain bus. Une voiture de sport (blanche) s’arrête, le conducteur (tout de noir vêtu) baisse la vitre : « Montez… » Nous sommes en juin 1970. Marie-Claude Calvet a 16 ans et le hasard, ce farceur, vient de lui faire rencontrer le plus prolifique compositeur de musiques de films des années 1950 et 1960. Il s’appelle Michel Magne, il a 40 ans. Deux ans plus tard, ils seront mariés en l’église d’Hérouville, discret village à l’ombre d’Auvers-sur Oise, la terre de lumière où s’est éteint Vincent Van Gogh. Le jour des noces, les témoins sont Jean Yanne et Nicole Calfan.

C’est l’histoire de cet homme, de cette femme et du château qui les a rendus si heureux – hélas pas très longtemps. Quatre années quasi parfaites, 1970-1974, durant lesquelles la musique la plus excitante qui soit résonna nuit et jour au château d’Hérouville, à la fois « home sweet home » des deux tourtereaux et studio d’enregistrement très en avance sur son temps… La musique d’avant-garde, Michel Magne baigne dedans depuis vingt ans. Ce copain turbulent de Françoise Sagan et de Boris Vian est une figure du Saint-Germain-des-Prés déjanté des années 1950. En cet été 1970, il est une star dont personne ou presque ne connaît le visage : les bandes originales des Fantômas, des Angélique, des Tontons flingueurs ou encore le générique de Cinq colonnes à la une, c’est lui (1) . Huit ans plus tôt, en 1962, le trentenaire fortuné est tombé sur la silhouette fantomatique du château d’Hérouville cinquante-sept pièces réparties entre trois ailes. L’ancien relais de poste qui a autrefois abrité les amours de George Sand et Frédéric Chopin est en piteux état, mais Michel Magne est prêt à investir tout ce qu’il possède pour réaliser son rêve : y aménager un studio à la mesure de son appétit.

L’invention du studio résidentiel

Marie-Claude Calvet (future Magne) n’a pas oublié sa première visite à Hérouville, en ce mois de juin 1970. « Après la rencontre en auto-stop, Michel nous a invitées à profiter de la piscine du parc, moi et deux copines. L’idée d’aller dans un château fréquenté par des musiciens, ça nous a follement excitées. Moi, petite paysanne du Vexin, je n’en revenais pas… » L’idée de génie de Magne, c’est de proposer le gîte et le couvert aux musiciens de passage. Une révolution, car, même au temps des Swinging London finissantes, la vie du musicien en studio n’a rien d’une rigolade. Les séances de prises de son sont dirigées par des ingénieurs en blouse grise, salariés des maisons de disques qui laissent peu de place à la liberté, à la recherche. Pas question de fumer ou de boire ; ni de discuter les partis pris techniques. Il faut arriver tôt le matin, et ranger les guitares vers 17 heures. On va au studio comme on se rend au bureau… Sans le savoir, Magne invente ce qui s’imposera dix ans plus tard comme la norme partout dans le monde : le studio résidentiel. Très vite, les musiciens accourent de partout, Londres, New York, San Francisco. « A Paris, on me disait que personne ne ferait 30 kilomètres pour venir enregistrer en rase campagne. Puis les gens ont vu que les groupes américains traversaient l’Atlantique, alors… » s’amuse-t-il dans un livre de souvenirs publié en 1980 (2) . Le son du grand studio George-Sand est d’une clarté et d’une précision magnifiques, et les ingénieurs du son d’Hérouville (dont le tout jeune Dominique Blanc-Francard), excellents.

En juin 1971, la folle bande du Grateful Dead donne un drôle de concert (sous substances) dans le jardin du château, pour une centaine d’invités – la veille, ils devaient jouer dans un festival en plein air à Auvers, annulé pour mauvais temps. Le concert est filmé, les images font le tour du monde. Génial coup de pub, pourtant improvisé.
Extrait du concert des Grateful Dead donné au château en 1971. 

Trois mois plus tard, Bill Wyman, de retour de la Côte d’Azur, où les Rolling Stones viennent d’achever Exile on Main St., passe aussi par Hérouville. Le bassiste tombe amoureux du lieu, si calme… Jerry Garcia, du Dead, et Wyman, des Stones, deviennent les ambassadeurs de luxe de ce studio à nul autre pareil.

L’arrivée des mégastars

En 1973, la première mégastar à poser ses instruments au château est Elton John. Il aime tellement l’endroit qu’il va y graver trois albums, dont Goodbye yellow brick road. Lors de sa deuxième visite, il est accompagné d’un aréopage de vingt-cinq personnes. Chaque matin, Elton et son parolier Bernie Taupin écrivent une chanson. De midi à 16 heures, le groupe l’enregistre. Le chanteur réalise trois prises de voix, puis file à Paris en Rolls pour rendre visite à Yves Saint Laurent. Il en rentre généralement vers minuit, la voiture remplie de pantalons et de chemises. Il écoute le mixage. Si le résultat lui plaît, c’est une chanson de plus sur le disque. Sinon, poubelle.
Le docu Elton John Story, Goodbye to the yellow brick road, tourné en grande partie à Hérouville. 

David Bowie débarque dans le même état d’esprit. Au château, on peut se permettre de prendre des risques, d’explorer des textures sonores nouvelles. Ce sera d’abord le bel album de reprises Pin ups, en 1973, puis l’aventureux Low, en 1977 (un tiers de la fameuse « trilogie berlinoise », dont peu de gens savent qu’il a été enregistré en France). T. Rex, Cat Stevens, Pink Floyd et Canned Heat passent par le château. Des bluesmen également. De même que les Français les plus « pointus » de l’époque (Magma, Gong…).

En 1972, succès oblige, il a fallu construire un deuxième studio. En cabine, les innovations techniques s’enchaînent à un rythme effréné. Magne et son équipe passent des jours à construire des pièces d’écho naturel dont on vante les mérites partout dans le monde. Et tant pis si cela coûte des fortunes : « Michel, qui avait eu une formation musicale classique, était fasciné par les innovations, raconte Marie-Claude Magne. Il avait été l’un des premiers à adopter les ondes Martenot au début des années 1950. Et était comme un gosse à chaque fois que sortait un nouveau synthétiseur. Il voulait être le premier à le tester, à l’apprivoiser. »
Les Pink Floyd, pendant l’enregistrement de la musique de “La vallée” de Schroeder à Hérouville. 

Grandeur et décadence

Au plus fort de l’aventure (1972-1973), l’équipe compte quinze salariés : gardien, jardinier, intendant, femmes de ménage, cuisinier, menuisier, secrétaire et, bien sûr, l’équipe technique, dont « DBF », « qui travaillait souvent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, passionné et infatigable ». Mais, à Hérouville, on sait aussi poser les guitares. Piscine, tennis, baby-foot, flipper dans le réfectoire, fiestas tous les soirs, parties de cache-cache dans le parc, dîners à plus de cent convives… Les plats servis n’ont rien à envier à ceux des grands restaurants parisiens et, de surcroît, l’ambiance est bien plus joyeuse… Les Anglais se font parfois prier pour goûter le lapin aux pruneaux, mais la sauce finit toujours par prendre. Le chef de cuisine, Serge Moreau, sert les assiettes aux hôtes en déclamant du Rimbaud.

Tout semble aller pour le mieux, et pourtant, dès 1973, Magne sent qu’Hérouville lui échappe. « Michel n’était pas un gestionnaire, reprend Marie-Claude. Administrer le château lui pesait énormément, les factures s’accumulaient, le fisc réclamait des sommes folles. Il offrait des semaines de studio aux groupes, servait des grands crus à tous les repas, ne comptait pas… » Un soir, de retour d’un dîner chez Castel, les jeunes mariés trouvent un couple dans leur lit. « Je ne sais pas comment ils avaient échoué là. Sans doute les vingt chambres du château étaient-elles pleines, avec tous les copains des groupes, et les copains des copains… » C’est la goutte d’eau. Magne achète la bergerie adjacente au château et le couple s’y installe « pour retrouver un semblant de vie de famille ».

A partir de fin 1974, tout n’est qu’une longue dégringolade pour Hérouville. Michel Magne s’éloigne de plus en plus et cède la gérance des deux studios (tout en conservant les murs du château). Un premier repreneur manque de couler le navire. La vaillante équipe de Laurent Thibault (musicien de Magma) tente toutefois de poursuivre l’aventure jusqu’au début des années 1980 et continue à recevoir des grands noms : Bowie à nouveau, mais aussi, plus étonnant, les Bee Gees, pour leur brûlant Saturday Night Fever. Mais le vent de folie est retombé. Michel Magne, qui a claqué tout son argent dans ce rêve plus grand que lui, est quasiment ruiné. Ses droits Sacem sont confisqués à la source. Le couple part s’installer à Saint-Paul-de-Vence ; puis ce sera de nouveau Paris, un duplex sous les toits, rue Mouffetard. « Nous avons connu nos plus belles années dans le Sud, de 1974 à 1977. Là-bas, il ne pensait plus trop à son rêve de château pour musiciens, il avait tourné la page. Enfin, je croyais », glisse tristement Marie-Claude, bientôt 60 ans, toujours aussi belle.

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Marie-Claude Magne devant la piscine du parc. « Les premières années, 71 et 72, furent vraiment merveilleuses. On faisait la fête tout le temps, Michel était heureux comme un jeune homme. »

DR

 

Une chambre au Novotel de Cergy-Pontoise

Pourtant, au début des années 1980, l’obsession Hérouville s’empare à nouveau du cerveau bouillonnant du « fantaisiste pop ». Le château pourrait bientôt être saisi par la justice, perdu à jamais… Cette perspective le rend dingue, voire violent. Le couple vacille. A l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, où il est interné en 1984, Michel Magne planque sous son lit les médicaments qu’il refuse de prendre… et un épais dossier « Hérouville », regroupant contrats, factures, litiges. Le 19 décembre, il annonce à Marie-Claude qu’il part se reposer au Club Med. Il prend la route de Pontoise, où il s’était un jour arrêté pour faire monter une charmante auto-stoppeuse à bord de son bolide… Il s’installe dans une chambre au Novotel de Cergy-Pontoise, tout près du tribunal où a été prononcée la saisie définitive du château quelques semaines plus tôt. Dans sa valise de faux vacancier, l’épais dossier Hérouville et les boîtes de médicaments jamais ingurgités, précieusement conservées. Dans sa chambre d’hôtel, il regarde une dernière fois cette fichue pile de paperasse maudite et avale suffisamment de médicaments pour être sûr de ne jamais repenser à Hérouville. Son château adoré. Son rêve, sa perte.

(1) Entre ses débuts, en 1953, et l’été 1970, il signe soixante-treize BO de films.
(2) L’Amour de vivre, de Michel Magne, éd. Alain Lefeuvre.

 

 

À vendre, manoir rock

C’est une petite annonce qui paraît, disparaît, reparaît. Château à vendre, Val-d’Oise, trente pièces, 1,295 million d’euros. Coup de fil à l’agence, méfiance à l’autre bout du fil : « Vous êtes un acheteur potentiel ? » La lourde grille du parc s’ouvre. Deux heures de visite. Et cette impression de croiser des fantômes. Tout est sale et tristement hors d’âge. L’élégant parc des années 1970 est une jungle épaisse et inquiétante. La grande salle du studio George-Sand, tout en haut de l’aile droite, est la mieux préservée. Le piano Steinway de Michel Magne est là, mais les touches perdent leur ivoire… Dans un monde idéal, le château (re)deviendrait un lieu de célébration du rock’n’roll, avec souvenirs, musique partout, une dizaine de chambres d’hôtes et, pourquoi pas, une activité de studio à nouveau. Il faudrait s’y mettre à plusieurs, trouver des fonds, lancer une fondation… Mais le jeune propriétaire (35 ans) est pressé, il veut vendre vite. Etonnant, quand on sait que ce monument de l’histoire du rock est quasiment abandonné depuis trente ans…

NB : Toutes nos excuses à l’agent immobilier à qui nous avons été contraints de jouer un peu de pipeau (« It’s only rock’n’roll »…).

 

A lire
Un énorme livre sur l’histoire d’Hérouville (600 pages) devrait sortir fin 2013, sous la signature passionnée de Franck Ernould.

Michel Magne, la musique en excès libre

Par FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ

Enchères . Vingt-sept ans après son suicide, des partitions et autres souvenirs seront en vente demain.

Cinq notes de banjo soutenues au piano : c’est le thème musical des Tontons flingueurs qui résonne des milliers de fois par jour en France sous la forme de sonnerie de téléphone portable. Michel Magne, dans sa courte vie, a écrit ces cinq notes et aussi la musique de plus de cent films, dont de grands succès du cinéma des années 60 : la série des Angélique, la trilogie Fantomas, les OSS 117,les Barbouzes, Un singe en hiver, Mélodie en sous-sol… Une œuvre pour l’essentiel créée en moins de dix ans (1962-1969), dans une frénésie qui définit bien le personnage, boulimique et excessif. Vingt-sept ans après sa mort, sa famille met aux enchères des souvenirs, des partitions, des lettres de ses amis, tels que Françoise Sagan. Mais aussi ses travaux de plasticien (1).

Artiste d’avant-garde, Michel Magne l’a été dès ses débuts. Dans les années 50, il fait jouer une musique expérimentale : partitions perforées ou éclaboussées de taches d’encre que l’interprète doit déchiffrer, assiettes cassées sur scène, bandes magnétiques trafiquées… «Un provocateur farfelu, résume Stéphane Lerouge, à l’origine de la réédition en CD des B.O. de Magne (2). Qui introduira du loufoque et du parodique dans le cadre formaté de la musique d’accompagnement des films.» Dans une interview révélée par un remarquable documentaire qui lui est consacré (3), Michel Magne explique : «Je me suis tourné vers le cinéma car j’en avais marre de manger de la vache enragée.»

Crème. Avec ses premiers cachets, Magne rachète un château en ruine à Hérouville, près de Pontoise. L’argent que lui rapporte le 7e art sera investi dans la restauration de l’endroit. Il en fait sa maison, y installe un studio très performant qui attire bientôt la crème de la pop anglo-saxonne : Elton John, David Bowie, Pink Floyd, Cat Stevens…

Le jour de gloire du château d’Hérouville, c’est en juin 1972 : Jean Bouquin, le couturier de Bardot, invite Grateful Dead à jouer à Auvers-sur-Oise. De concert, il n’y aura point : un déluge s’est abattu sur le village ou vécut Van Gogh. Et la troupe de Jerry Garcia trouve refuge au château, marquant à jamais Marie-Claude, la jeune épouse de Michel Magne : «Ils étaient cinquante ou soixante, cinq musiciens avec femmes, enfants, nounous, roadies, ingénieurs du son, et même un médecin qui contrôlait les dosages en LSD.» Pour remercier son hôte, le Dead jouera une nuit entière devant un mélange d’agriculteurs du village médusés et de branchés parisiens.

Cette utopie hippie a pourtant un gros défaut : «Michel était un piètre gestionnaire, témoigne son ex-femme. Il recevait comme un empereur romain : les meilleurs vins, le foie gras, des fêtes avec plus de cent invités…» Tant que les droits Sacem tombent, ça passe. Mais, accaparé par le studio, Magne néglige le cinéma. Et les revenus dégringolent. Il délègue alors la gestion du lieu et part s’installer à Saint-Paul de Vence, où il se consacre à la peinture.

Les recettes du studio qui devaient apurer les dettes ne sont, hélas, pas au rendez-vous, et ses droits d’auteur sont saisis à la source. Michel Magne décide alors de ne plus déposer sa musique à la Sacem et d’utiliser ses bandes enregistrées comme matière première de ses créations plastiques : il en remplit des bouteilles, les tricote et les entremêle. Un bel échantillon de ces œuvres insolites sera dispersé demain à Drouot.

Dépression. Michel Magne finit par remonter à Paris dans l’espoir de renouer contact avec le monde du cinéma. Ses déboires avec les huissiers ne s’arrangent pas, lui s’acharne, de façon obsessionnelle, à récupérer son château qui a été vendu. Il s’enfonce dans la dépression. Sa dernière œuvre, la musique des Misérables de Robert Hossein, en 1982, est un requiem, ou un «autorequiem», selon Stéphane Lerouge. En 1984, après un long internement, il met fin à ses jours dans un hôtel de Pontoise en avalant un cocktail de cachets, suivant la recette donnée par le livre, interdit à l’époque, Suicide mode d’emploi.

«Un de ses drames, poursuit Stéphane Lerouge, c’est de n’avoir pas pu travailler à Hollywood comme ses pairs, Maurice Jarre ou Francis Lai. La musique démente qu’il avait composée pour Barbarella de Vadim a été rejetée par les producteurs américains. Et puis il a écrit la partition de Belle de jour de Buñuel. Une occasion en or pour sortir de son image de spécialiste du cinéma commercial. Mais, au dernier moment, Buñuel a décidé de se passer de musique.»

Magali Magne, fille d’un premier mariage, et Marie-Claude, sa femme, souhaitent que cette vente braque à nouveau les projecteurs sur un personnage hors du commun, dont la créativité débridée reste une référence pour nombre de musiciens electro-pop français, de Fred Pallem à Bertrand Burgalat.

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