Presse

Angélique, marquise d’Hossein

Par Grassin Sophie, publié le 14/09/1995 L’express

Les films cultes des années 60 n’ont pas quitté l’esprit de Robert Hossein. C’est pourquoi il met en scène au palais des Sports sa «Marquise des Anges». Elle a bien rajeuni. Pas son mari

La voix, la belle voix de Joffrey de Peyrac, balaie la nef: « Il est où, le gamin? Il est où? Fais-moi un geste avec ta tirade. Sans geste, on est dans la merde… Celui que tu veux, je m’en fous… Et la musique, elle est pas un peu faiblarde, la musique? Elle devrait nous aider; partir doucement comme ça et nous gicler à la gueule. Bon sang, les gars, avec un peu de bol, on jouera dans deux mois! » En montant
« Angélique, marquise des Anges » – 47 tableaux, 82 comédiens, un budget de 70 millions de francs – au palais des Sports à partir du 22 septembre, Robert Hossein joue, martingale habituelle, sa chemise et sa peau: « Angélique, c’est personnel. Un vrai roman russe. Y a tout là-dedans: Dosto, Pouchkine, Jules Verne. » Il y a incorporé Bruegel, Disney, Walter Scott, Marcel Carné, Robin des bois. Donc, pas mal « de nostalgie et d’enfance. Tu vois? ».
Lui voit: « Je travaille sans papier. Par illuminations. Dieu me refile des tuyaux, c’est sûr. » Dieu et Alain Decaux, qui signe l’adaptation d’ « Angélique », premier tome de la saga d’Anne et Serge Golon. « Ma folie et son objectivité s’entendent bien, concède Robert. Decaux m’empêche de faire des accrocs à l’Histoire. Non, parce que, attends, si ça ne tenait qu’à moi, je sauverais Jeanne d’Arc au dernier moment. » D’ « Angélique », sombre mélo semé de beauté rétive, de mort au bûcher, de passion, Hossein tire la trajectoire d’un couple traqué par l’Inquisition: « Depuis la pomme de terre et Parmentier, tous ceux qui tentent de faire progresser le monde finissent liquidés par les sceptiques. Seuls l’amour, le respect des individus valent encore le coup. » Un temps. Il enchaîne: « Que peut faire un homme lorsque ses travaux débouchent sur une découverte? La protéger. Terrible, hein? Ben, c’est dans ?’La Marquise ». Oui, les gars. »
Avant d’hypothéquer le passé, Hossein a hésité. Soupir: « Rappelle-toi les critiques à la sortie du film [1965]. Un tir de boulet par papier. Maintenant, Michèle [Mercier] et moi, on est devenus un couple mythique, oui ou merde? N’empêche. Touches-y, à ?’Angélique », et tu verras, même chez les intellos, c’est sacré. » Les morceaux de bravoure, Hossein connaît. Il a donc cherché son Angélique, Cécile Bois, venue du théâtre et des films de René Féret, parmi 2 000 candidates. « Avoue. Avoue que Cécile figure un petit personnage étonnant. » Le petit personnage étonnant se souvient du premier entretien. Robert: « Vous êtes toujours coiffée comme ça?
– Pourquoi? Ça ne vous plaît pas?
– Du calme, on se connaît depuis cinq minutes. Dénouez vos cheveux. Bon. Vous avez préparé quoi?
– Un monologue.
– Les monologues, ça me fait chier. Moi, je veux de la vie, des larmes, et puis, t’es mignonne, mais j’en ai vu des plus mignonnes que toi. Pour réussir, il faut du talent. Et aussi du génie. Et, le génie, c’est dix-huit heures de travail par jour. Dans ce métier, il n’y a ni menteurs ni tricheurs. Allez, tu peux sortir. »
La semaine suivante, Cécile l’insoumise décrochait, avec le monologue en question, le rôle d’Angélique, « fougueuse, tête à claques qui menait son monde par le bout du nez et qui – pour la première fois – se laisse mener par un homme ». Elle décroche surtout le respect de Robert, qui reprend le rôle de Peyrac: « Je voulais le fourguer, tu parles! Personne n’en a voulu. Ils m’ont dit: ?’Tout le monde va faire la comparaison avec le film, merci bien. » Alors, je l’ai repris. J’ai l’âge, mais j’ai fait du ravalement. Mon Peyrac – boiteux comme le Maudit, homme de coeur, savant avant l’heure – ne triomphe pas. Il ressemble à un mec blessé, humilié, à un martyr. Avec trente ans de métier, tu mets forcément ta vie là-dedans. »
La main vissée à la cuisse, Hossein avale l’escalier – noir, comme tous les décors – en claudiquant. Dix fois. Vingt fois. Cent fois. On répète la nuit de noces. Le récitant déclame: « Angélique pensait à ce monstre fabuleux que les gens appelaient Minotaure et auquel on sacrifiait tous les sept ans 7 jeunes filles et 7 jeunes gens. Elle, c’est à Peyrac qu’on la livrait. » Peyrac, très classe, l’accompagne à sa couche mais ne la touche pas: « Ne craignez rien, Madame, je n’ai jamais forcé une biche aux abois. » Robert se trouble, hésite. Un blanc: « Oh, merde, faudrait que je retrouve tout ce que j’étais avant. »
Il poursuit: « Dans le cigare, j’ai vingt berges. Du coup, j’essaie de courir plus vite que ma troupe – rien que des jeunes – mais la carcasse ne suit pas, c’est dur. » Il s’arrime à son fauteuil et, à voix haute, appareille: « J’ai des tas de projets et le sentiment de n’avoir rien fait. Après la ??Marquise?’, je voudrais recommencer en province, comme il y a vingt-cinq ans, à Reims. » Hossein se tait, puis cite son père: « Il disait: ?’Dans l’existence, seule la première cinquantaine paraît difficile. Après, on s’habitue.  » Et aussi:  »Ne fricote pas avec les puissants. Tu finirais à la tannerie. » Alors, tel le loup, mon emblème, mon totem, je n’ai jamais léché personne. Résultat: me voilà. Un clodo qui balance sa ligne et ramène des godasses. Un clodo qui, la nuit, rêve qu’un banquier lui dit: ?’Venez, venez, mon bon ami.?? »
Il rêve encore de mourir, à la manière de Tolstoï, sur un quai de gare – le plancher d’une scène, donc. « Mais, attention! il s’agit de le mériter, dis. Surtout quand on aime le vin, les bonnes femmes et la vie. » Retour au palais des Sports, Hossein s’écrie: « Fais gaffe, là, tu boules, tu boules! J’ai l’auteur avec moi et il ne reconnaît pas son texte. » Derrière lui, Alain Decaux, costume crème, très courtois, proteste faiblement. Increvable, adorable, excessif, Hossein – qui dédie le spectacle à Michèle Mercier – scrute ses comédiens. Petit sourire: « Gorki, ça relève du réflexe, du tout-cuit. En revanche, dans la ?’Marquise », il faut mettre beaucoup de soi. » Encore un peu, et il gueulera: « Angélique, c’est moi! »
PHOTO: Robert Hossein avec Michèle Mercier, la première Angélique. A droite, Cécile Bois, choisie parmi 2 000 candidates.

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